Conversion
Generous observait les mouvements de foule. Il se tenait, silhouette fatiguée contre un arbre récemment planté par la municipalité, censé redonner verdure aux alentours de la maternité Sainte Félicité, building à la touche seventies, perpendiculaires à l'avenue de Vaugirard. Il attendait patiemment les premiers résultats biologiques de l'enfant qui venait de naître. En cela, Sandra lui serait précieuse. Elle avait accepté le billet de cinq cent euros, sésame de papier à trois chiffres qui l'aidera à combler une fin de mois difficile. Cette numérisation sanguine, Generous en avait une exigence vitale, capitale, obligatoire, combinaison primordiale de chiffres et de barèmes, à la survie terrestre du bébé, créature précaire s'éveillant à la vie au troisième étage de la clinique enfantine. Quelques sœurs parlaient entre elles dans le hall d'entrée du bâtiment, une femme s'exprimait à leurs côtés, peut-être en train de décrire sa crainte de l'accouchement mêlée à la joie proche de donner vie à l'enfant qu'elle portait. La future maman avait le ballon bien gonflé, un joli ventre enflé d'une création aux environs de sept mois. Un homme la rejoint, il sortit d'une pièce dans l'angle opposé, les futurs parents n'ayant peu ou pas préparé la tâche les attendant, s'enquéraient des précieux conseils des religieuses dévouées à la cause maternelle, processus divin ramenant sûrement les sœurs hospitalières dans le mystère de la vocation dans laquelle elles s'étaient engagées. Alors que Generous tirait sur son poison de cigarette, "un jour cette merde va me tuer" marmonna-t-il, quand une femme ouvra la porte, et se dirigeait maintenant dans sa direction. Elle approcha, lui adressant un sourire crispé, un rictus fautif, se sentant coupable d'un délit non pas énorme, mais assez pour la contrarier d'une pensée blâmable ayant enfreinte les règles.
- Bonjour, Monsieur.
- Vous l'avez Sandra? Reprit Generous, sans se convier à la formule de politesse initiale, chose qu'elle ne manqua pas de lui rappeler.
- Bonjour monsieur, insista-t-elle!
- Oui, bonjour, pardonnez- moi, vous l'avez Sandra, dit-il légèrement plus tendu.
- Ça va, oui je l'ai, et l'autre moitié, à son tour négociatrice rancunière de son manque de tact. Monsieur…
- Peu importe mon nom, oui voici. Generous tendit à Sandra deux cent cinquante euros en liquide. Il poursuivit.
- Écoutez, merci. On ne s'est jamais vu, vous n'aurez aucun ennui, ce n'est qu'une copie. Merci. Poursuivez votre vie Sandra, et l'on ne se connaît pas, achetez des fringues pour votre fils, allez au restaurant avec votre fiancé.
- Comment ça… Dit-elle interrogative et suspecte.
- Hum, bon, ce n'est pas de votre intérêt d'en savoir plus, alors retournez travailler et surtout n'oubliez pas une chose, nous ne nous sommes jamais rencontré. Vous avez compris Sandra? Le ton de Generous se faisait plus menaçant, se devait simplement de l'être, trop de questions pouvaient nuire à la situation du moment, il avait besoin de savoir si Sandra était un interlocuteur fiable, et, à l'instant précis, elle chancelait, elle craignait, elle doutait. Passer outre, sans se poser de questions lui avait précisé la femme, lors de l'accord de ce marché d'obtention de la feuille remplie de nombres.
Retournez bosser!
Il la dévisagea avec insistance. Pas de vagues, calme, Sandra…
Elle prit l'argent puis s'en retourna avec une certaine appréhension sur le phonème qu'il avait emprunté dans sa mise en garde. Elle n'aimait pas cela et regrettait déjà d'avoir conclu ce marché pour cinq cents malheureux euros. Elle avait commencé à réfléchir au sujet des raisons de cet homme payant si cher pour une copie biologique de nouveau-né. Il lui planta un regard allumé, pour bien lui faire passer, une dernière fois, la consigne de la boucler. Elle ne se retourna plus, pénétrant à nouveau sur son lieu de travail, elle essayait de faire le vide, de ne plus trop cogiter au sujet de ce rendez-vous mystérieux, ne penser à rien, savourer la somme, de ce qu'elle allait faire avec, toutefois le fardeau de l'interrogation et de la culpabilité l'envahissait davantage. Generous discerna la pression que la femme se mettait en ruminant sa complicité, en bon chasseur, il savait sonder indics et autres intermédiaires impliqué dans les affaires du milieu. Peut-être faudra-t-il la descendre se somma-t-il!
Pourtant, il n'aimait guère s'aventurer sur le terrain de la tuerie d'innocents, cependant, silence total accompagné de discrétion valait mieux qu'une catastrophe prématurée dans un plan prévu de longue date. Il la regardait s'évanouir dans le couloir lumineux de l'immeuble, l'observant avec véhémence, il perçut sa sensibilité lointaine.
- Ferme ta gueule, Sandra… Ferme la et vit.
Generous balança sa cigarette sur le béton sali de la capitale. Il examina le mégot finir de se consumer, s'interpellant une fois de plus qu'il fallait arrêter cette saloperie. Tant de balles perdues, pour finir trouer par le fichu crabe. Il se souvint des mots de l'ORL lors d'une visite urgente. Il avait craché du sang, par petits jets, annihilé par une de ces nombreuses soirées en solitaire, à son domicile, de retour d'une énième histoire en sous-sol, sur le théâtre des opérations illégales, de l'existence en souterrain. Sûrement rien de bien méchant, avait-il pensé, mais assez pour consulter aux urgences de l'hôpital le plus proche en s'interrogeant sur cette gêne. La douleur devenait simplement plus vive à ses multiples raclages de gorge. En même temps, tellement d'années qu'il tirait sur la foutue clope, lucide d'en arriver là, avec plus de deux paquets par jour depuis vingt ans. Un interne avait exigé une laryngoscopie pour observer l'intérieur de sa gorge. Generous n'avait guère apprécié l'examen endoscopique, néanmoins seul moyen de voir l'état de son gosier. Il s'en était allé avec une grosse frayeur, les tubes plastiques, produisant généralement cette sensation de flottaison, lors d'une aventure physique subie, se distinguant si clairement dans l'auto miroir de sa vie, que, certaines fois, plus maître de rien du tout, on relit la façon dont on a traité sa machine. Il s'était aperçu, le tueur, ce soir-là, fixant le latex en mouvement des gants du médecin, guider l'appareil, en attente du verdict des bronches cracheuses d'hémoglobine. Il avait patienté, bien calmement, tel l'enfant sage, appliqué, endurant silencieusement l'examen, rechignant gêne et douleur dans l'espoir d'être à son tour un homme. La blouse blanche l'avait rassuré sur le moment, lui mandant une discipline de tous les instants pour les jours futurs.
- Votre pharynx est extrêmement irrité, les tissus sont très abîmés, combien de cigarettes fumez-vous donc, Monsieur, avait demandé le médecin investigateur. Il y avait cependant, nulle apparition de bobos méchants pendant l'inspection endoscopique. Il repartit de l'hôpital avec une séquence de trois, cure de trois mois de Solacy, trois comprimés, trois fois par jour accompagné d'un sévère et clair avertissement d'arrêter de fumer immédiatement. Il pouvait se faire aider à l'hôpital par un suivi psychologique, s'il le désirait. Generous s'extirpa des couloirs à malade avec ses médicaments, remerciant le docteur de garde, prétextant qu'il pourrait gérer seul le problème de sa dépendance, grommelant intérieurement l'addiction qui le consumait, le menant en conséquence vers les cendres de sa propre déchéance.
Le temps s'était épaissi, une légère brise s'était levée, Generous, contemplait le mégot sur le sol, ses mèches châtains étaient balayées par un léger vent. Il se laissa gagner par une mélancolie douce, il ressentit le poids du métal de sa vie à l'intérieur du holster en cuir plaqué contre sa corpulence, silhouette de plus en plus fragilisée par la nicotine victorieuse. Il rangea la formule sanguine dans sa poche intérieure, il vit le chrome du flingue qui brillait. Generous referma son long manteau et se mit en marche vers la suite des opérations, fuyant le souvenir de ces nuits solitaires, des crachats, du médecin et des conseils prescrits. Continuer à vivre, avancer toujours, encore, on verra plus tard, pensa Generous. Premièrement, l'enfant. L'enfant et les nombres, l'enfant du troisième étage. Récupérer les instructions et les appliquer à la lettre. Les codes contre des euros. Point barre.
Il avançait dans l'ombre des murs de la ville, essayant de reprendre le dessus au fur et à mesure de ses pas, arborant une attitude de déplacement d'une discrétion maximale, à l'intérieur de laquelle il arrivait facilement à se plonger, tant son niveau de paranoïa s'avérait élevé. Il avait les yeux partout, orbites fusant à l'infini vers des angles de vue impossibles. Il s'engouffra dans le métro, puis, en ressortit une demi-heure plus tard à la station Saint Augustin, pour plonger de suite, fondre sa silhouette dans un parking public souterrain situé à deux mètres de là. Il descendit au deuxième sous-sol, ouvrit d'un bip électronique une Mercedes coupée noire, dans laquelle il s'introduit avec aisance, son trajet n'ayant ressemblé en rien à un homme usé par la clope.
Dans le jouet classieux pour adultes, il ouvrit l'enveloppe dans laquelle se trouvait la vie hématologique de l'enfant. Sur la droite de la feuille, Sandra avait placé sa photo. Ceci n'avait pas été demandé, uniquement la NFS, pensa Generous. Il observa le petit homme, considérant la fragilité de ce bout de peau unique, d'un fœtus à peine débarqué au monde et déjà violemment encré dans celui-ci. Il le contemplait, empreint d'une immense curiosité à son égard, se trouvant abasourdi devant le miracle de la vie. Generous approchait la cinquantaine, non, il n'était pas trop tard. Une émotion vint le gagner, le pénétrer sournoisement, une détresse subtile, impalpable, ayant un but précis, homme choisi afin de ressentir une inversion de l'âme, poussé de cette rareté métaphysique censée le déséquilibrer. Une voix intérieure se fit poussant, à peine audible, alors qu'il continuait à balayer du regard le petit bout sur la photo, cliché à peine plus grand que les équations d'hémoglobine et leucocytaire, en marge du tableau des mesures sanguines, crachant ses nombres et autres paramètres incompréhensibles en milieu de feuille.
- Qu'ai-je fait de ma vie!
Generous, scrutait le miroir de son existence dans la photo de l'enfant, de ce bébé poussière si fragile, inhalant pourtant, de sa minuscule cage thoracique, l'air du monde au troisième étage d'une clinique de la capitale. Il n'avait pas choisi cette mission, elle lui était tombée dessus comme tant d'autres, d'apparence facile, on avait requis son expérience au cas où la situation s'envenimerait. Mais, ce coup-là, c'était du tout cuit, l'histoire deux heures, tout au plus. Comme d'habitude, aucune information n'avait filtré sur le contenu des opérations, il n'était qu'un exécutant. On le payait pour être le relais, prendre les mesures nécessaires, sans concession, si les choses tournaient mal, au pire, il recevait des notifications au compte-goutte. Il ressentit l'alliage de la poudre contre lui, il s'interrogea sur la façon dont les évènements allaient tourner cette fois-ci. La tornade douce continuait à s'immiscer rythmiquement d'une légèreté infinie. Son arme se faisait de plus en plus pressurisant sur son corps, la réalité du gun dans le prolongement de son torse, il continuait de contempler le petit homme sans défense. Il eut une très nette impression envers la situation, la jugeant autrement complexe, que de délivrer un vulgaire bout de papier, certes médical, par fax, à l'autre bout de la planète, rentrer à la maison, comme si de rien, en attendant le paiement de cette tâche administrative ennuyeuse et tellement simpliste. Il y avait autre chose. La crosse du flingue jouait avec une de ses côtes. Il eut envie de prendre le bébé dans les bras, il voyait dans le petit homme, toute raison salvatrice d'existence lui ayant manqué sur son chemin d'embûches, afin d'évoluer, devenir un homme meilleur, quelqu'un de bien, éventuellement se plonger dans la peau d'un père. Pour une fois, rendre des véritables comptes, trouver un sens complet à la vie, interpréter les signes de sa fortune dans le concept de la procréation institué d'un acte authentique d'amour incarné. Pour un petit homme, il pourrait arrêter de fumer, il deviendrait élégant, batailleur avec les vices de l'âme humaine. Enfin, il…
Generous sortit de ses fantasmes aux destins inexistants pour revenir au réel. La crosse de son Glock 37, lui remémora qu'il se trouvait dans le coupé en qualité de superviseur devant veiller à bien, sur cette ennuyeuse tâche administrative censé lui rapporter pas loin des dix mille euros. Pourtant, la pression du canon se faisait plus épaisse, il s'enfonça dans son siège en cuir, ressentant une amertume différente, un contexte particulier dans toute cette affaire. C'était trop facile, trop vite, trop court et cet enfant qui se rappelait à lui, se trouvant totalement aimanté par le cliché laissé par Sandra. Le Glock continuait à jouer avec ses os, le calibre 45, sollicitait une seule requête, éclaircir la vérité. Generous n'hésiterait nullement à s'en servir, toute cette histoire était bien trop rapide, pensa-t-il de nouveau. Bizarrement, il remarqua que cela faisait presque deux heures qu'il n'avait pas allumé une cigarette. Finalement, pensa-t-il, une habitude est faite pour être remplacé par une autre habitude. Il sortit une Marlboro, la pinça dans ses lèvres. Il lui trouva un goût amer, une nuance de substance chimique dégueulasse, il en fut surpris. Le cinquantenaire sortit la clope de son bec, abaissa la vitre et la balança au loin. Premier pas vers la liberté murmura-t-il. Je ne suis pas encore foutu. Mon Glock est là pour le remémorer au monde.
Allons envoyer cette télécopie!
Il mit le contact et fit gronder le moteur énervé du coupé Mercedes. Il poussa le CD dans la fente du lecteur. Les pneus crissèrent sur le sol lisse du parking. Il se retrouva très vite sur le boulevard Haussmann, "Bored" et le riff de guitare, métal saccadé des Deftones s'engouffra dans l'habitacle, il augmenta le son, puis s'assura que toutes les vitres étaient bien fermées afin de jouir entièrement de la répercussion phonique. Generous conduisait vers cette technologie du fax, vers la compréhension de l'enfant, peut-être aussi du mystère de sa propre vie et de l'amour l'ayant inlassablement fui, il y allait confiant et différent, son flingue, en qualité d'assistant extrêmement compétent.
Les boulevards se trouvaient dégagés en ce jeudi matin. Il allait envoyer cet imprimé hématologique, d'un bureau tenu à sa disposition pour les ordres dits, de secrétariat. La ville grisâtre lui apparut comme le seul univers qu'il possédait. Generous n'était pas un grand voyageur, le boulot procuré par la ville et ses méandres, lui suffisait amplement, et, avec le temps, il s'était laissé éteindre par les rêves, ceux-ci ressemblant aux milliers de cigarettes qu'il avait consumé des années durant, victime observatrice de sa vie, acteur principal délaissé de ses motivations premières. Aujourd'hui, Generous aspirait seulement à trouver une paix propice à calmer l'ardeur des démons intérieurs le tiraillant encore de toute part. Enfin assassiner les petits diables, équations parfaites des échecs de sa vie. Les démons avaient aujourd'hui, prêt à leur livrer guerre ultime, un résistant commençant à s'éveiller, s'arrachant du sommeil profond dans lequel il végétait interminablement. Un artilleur au visage d'enfant, plongeant Generous en visite de son propre songe du gamin qu'il était. Le gamin devenu adulte, une chance semblait l'envahir à nouveau. Non, tout n'était pas foutu, son quota humain avait encore droit, possibilité d'essayer, trouver juste place dans ce monde violent. Il se laissa bercer par le rock métal du groupe californien, quand vint de nouveau une envie irrésistible d'en griller une. Il ne sut comment il arrêta l'ardeur de cette pulsion envahissante, mais il la bloqua, se concentrant immédiatement de nouveau sur le cliché du petit homme. Il prit l'avenue de l'Opéra, légèrement plus chargée en trafic routier, ralentissements et embouteillages le freinèrent dans sa course. Generous appuya sur l'accélérateur, commençant à slalomer entre les endormis du volant. Sortir de ce questionnement. Envoyer le rapport. Ensuite, cette histoire de bébé et de maternité ne lui appartiendrait plus. Generous ne possédait rien, la vue de l'enfant, chérubin chétif abrité de la colère du monde d'un simple petit lit de clinique n'arrêta pas de revenir en boucle lui caresser les neurones.
Que lui voulait-on, pensa Generous, cette formule sanguine… Pourquoi?
Etait-il malade? Qui était ses parents, en quoi l'enfant était-il spécifique, pourquoi payer un tel prix pour une analyse de sang?
Personne ne paye dix mille euros pour obtenir un bilan sanguin, même en urgence à l'autre bout de la planète.
De toute façon, ce n'était pas son affaire, il était rémunéré pour un travail, non pour poser des questions. Le vide se créa autour de lui, seul avec la musique, il réfléchissait sur le petit être sans défense, c'était plus fort, d'un niveau supérieur à l'envie de fumer et la tête du chérubin fragile commençait à le hanter. Que risquait cette poupée de cristal si Generous envoyait le téléfax à New York?
L'interrogation insidieusement prenait le dessus sur son professionnalisme, mais le bébé l'attirait, il ne pouvait contenir le flot d'émotions le subjuguant. La face du chérubin était la plus forte, le problème étant que s'il commençait à trop s'interroger, ce serait le début des ennuis. Generous en avait eu des tonnes, oublier le môme et prendre l'argent pour la tâche dont on le payait était ce qu'il avait de mieux à faire. Mon Dieu, pensa-t-il, pourquoi mon cerveau prend toujours le dessus, c'est incroyable, je ne peux donc me laisser en paix. Generous grommelait. Il arriva au bureau du boulevard saint-germain et se gara près d'un magasin de vêtements de grande marque. Deux vendeuses, à l'intérieur, ayant l'air de s'ennuyer regardèrent la Mercedes se garer, fantasmant sur la carrosserie du bolide luxueux, peut-être dans l'attente qu'un prince vienne les enlever de leur boulot sous-payé et ennuyeux. Il éteignit Deftones, pour laisser un silence de circonstance s'installer dans le coupé, au-dehors le bruit de la cité régnait en maître, puis, soudainement, il eut un éclair, une très mauvaise décision s'empara de lui, mais il ne pouvait rien n'y faire, l'enfant devenait son souci premier, voir le futur fardeau de sa vie.
- Retourner à la maternité, allez voir Sandra et l'interroger après son travail, la questionner sur l'identité de la femme m'ayant précédé dans la prise en charge de l'affaire! Il commençait à s'exciter, sans avoir une idée précise de cet état désobéissant le gagnant au fur et à mesure que le visage de l'enfant lui pénétrait sournoisement les neurones. Je fais n'importe quoi, je me fous de ce gosse, envoyer le fax, prendre l'argent, faire comme d'habitude, la routine, comme Sandra, appliquer cette règle à soit même. Je ne demanderai rien, non, rien. Une vive dualité s'empara de lui, pourtant la puissance, lentement, continuait de le travailler de l'intérieur.
- Putain! Il gueula dans la Mercedes, une voiture de police passa sur l'artère Parisienne sirène hurlante, étouffant son propre écho, oui, il y avait le feu, une problématique, un concept nouveau, Generous, qu'est-ce que tu fous? Les deux jeunes femmes du magasin le virent brailler, mines interrogatives sur la colère de l'homme à la Mercedes.
Le Glock le rassura, canon pressant prêt à s'exprimer en cas de dilemmes rencontrés. Je ne crains personne, c'est bien pour cette raison que l'on fait appel à mes services. On la connaît ma vie, le milieu connaît bien mes échecs, mais ils possèdent des informations précieuses sur cet ascendant sans pitié qui me perdit, m'éloignant du réel, peut-être aussi de l'amour. Il se rendit compte de son delirium, lors de cette diatribe intérieure, sortant de toute logique compréhensible à sa raison. Il découvrit pleinement, dans une limpidité totale, le temps qui passa, étoile filante mystérieuse sur lequel il possédait un recul phénoménal de clairvoyance. Il répéta dans une certaine désolation, la prise de conscience triste, soudaine, portant en elle les trompettes du renouveau. Qu'ai-je fait de ma vie!
Tout cela devait bien signifier quelque chose, avoir un sens. Generous mesurait pleinement le signe du temps lui établissant le tableau de sa médiocrité. La vie demandait, exigeait de lui le meilleur, là, maintenant, de suite, nulle part ailleurs. L'enfant; la vie me réclame de protéger l'enfant. Me voilà dans la merde, ce fax, Sandra, allez lui parler, vite! Ce bébé me désigne, mentionne l'histoire de ma vie, et puis, mieux vaut mourir, crever pour une cause, assez du mensonge, assez l'oisiveté du gangster médiocre, de ce contentement cynique. L'enfant, Sandra, vite, pff… En irruption, il était en irruption. Generous énuméra une sentence, tel un brasier convertit.
Le feu… Le feu parle en moi, le feu de la création, du mystère de la vie, de l'enfant, ce bébé, quelqu'un lui veut du mal, quelque part, pourquoi moi?
Je suis là, j'arrive, ne me laisse pas, quel est ton nom?
Il démarra sur les chapeaux de roue, la Mercedes vrombit, se faufilant entre les véhicules somnolents de la ville grise. Generous avait une seule mission à présent, parler à Sandra, quelque chose se tramait, bizarrement, on aurait dit qu'il devinait la suite des évènements sans en détenir la totalité du puzzle. Il réfléchit au bébé fragile, petit homme unique, code génétique consubstantiel, seul au monde, là-haut, au troisième étage. Il resta immobilisé une seconde sur le fax qu'il n'enverra pas, ce papier vaut de l'or, il n'ira nulle part. New York. Pour quelle logique?
J'arrive, tient bon petit homme, quel est ton nom?
Generous se gara tout près de la maternité. Il lui avait fallu peu de temps pour rejoindre le sud de la ville, mettant à l'épreuve les chevaux de la Mercedes. Des trous de ciel bleu perçaient dans la grisaille ambiante, voûte mêlée aux couleurs de la majorité des buildings parisiens. Il s'immobilisa et resta dans sa voiture un moment, se penchant légèrement de côté afin de bénéficier d'une vue plus large de la fenêtre où se trouvait le bébé. Depuis ce matin, de nombreuses réminiscences concernant son parcours revinrent en boucle le faire vaciller. Il repensa à sa propre vie, sa dépendance à la cigarette continuait de le ronger, néanmoins, il tenait bon.
Procure-moi des addictions bénéfiques, remplace en moi ce dont je suis esclave, mets y ta paix.
Il intériorisait des pensées spirituelles, quelque chose en lui transmutait. Generous observait le rectangle de verre situé au troisième étage, s'interrogeant sur ce que l'on voulait au petit homme et la raison pour laquelle, touché, il commençait à transgresser les règles du milieu. Il aurait déjà dû envoyer le fax depuis un certain temps, on allait commencer à le rechercher, prendre connaissance de sa position. Le Glock se faisait pressant, comme si la foudre avait besoin de converser. Il jeta son regard dans la baie vitrée de la chambre, désirant y plonger, le rencontrer face à face, sonder les secrets de l'enfant.
Parle-moi petit homme, dis-moi d'où tu viens, que suis-je pour toi, qui désire la vérité de ton sang?
Des rayons du soleil venaient se briser sur la fenêtre de la chambre, des rais puissants, sûrement procuraient-ils tiédeur au petit homme, se mêlant avec douceur à la fragilité de son épiderme. Generous avait prévu d'attendre que Sandra sorte, lors de sa pause déjeuner. Il devait absolument connaître l'identité de la femme ayant servit de relais juste avant sa prise en main de l'affaire. Il n'y avait aucun doute. Generous se trouvait en pleine conversion, un bouleversement qui allait surtout lui attirer les plus gros ennuis de la terre. Il ne distinguait pas encore la teneur de ce changement, l'aimant le liant au petit homme, mais, une force puissante, constructrice, lui donnait l'ordre de veiller sur le bébé, d'en prendre soin comme le joyau le plus précieux du monde. Il balançait son regard vers les portes de la maternité, le hall illuminé, essayant de discerner la silhouette de Sandra perçant dans le couloir aux néons. Generous avait faim. Peut-être avaler quelque chose, en même temps, que l'infirmière lui donnera des indications. Mais, pour le moment, Sandra ne venait point. Il s'était déroulé si peu de temps depuis ce matin et sa prise de position inversée, lorsque contemplant avec humanité le cliché du petit homme, il plongea violemment, rejeté dans le miroir de sa propre vie. Sandra l'avait-elle fait exprès, avait-elle posé ce cliché, censé lui délivrer un message afin de protéger le petit?
Peut-être même qu'elle en savait beaucoup plus qu'il ne pouvait l'imaginer au sujet de l'enfant. Elle avait été un relais étranger, enrôlant des airs suspicieux distincts. Interrogatrice, on aurait dit qu'elle voulait s'assurer du devenir du petit homme. Pourtant, elle avait accepté finalement la somme proposée, bien maigre en comparaison de ce qu'allait toucher Generous pour balancer une vulgaire copie sanguine dans un bureau inconnu de la cote Est des Etats-Unis. Vraiment, toute cette affaire délivrait une fragrance nauséabonde. Generous commençait à s'impatienter, la jeune femme ne venait pas.
- Bon sang! Sandra, qu'est-ce que tu fous, s'énerva-il.
Le manque de nicotine commençait à s'imposer dans son système, le rendant agressif, en quête d'infos manquantes au sujet de la parabole de l'enfant et de la composition du sang chétif.